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Arundhati Roy écrit à Shahidul Alam - Journée de l'écrivain en prison 2018

mercredi 14 novembre 2018 - 7:00am

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Update - 15 novembre 2018

PEN International accueille avec satisfaction l’annonce aujourd’hui de la mise en liberté sous caution de Shahidul Alam. PEN continue de réclamer l’abandon des poursuites à son encontre.

« Si c’est un soulagement de voir le tribunal de Dhaka accorder une libération sous caution à Shahidul Alam, rien ne garantit qu’il sera libre. Le gouvernement est toujours déterminé à faire appel dans sa poursuite mal conçue de Shahidul sur des accusations ridicules et en vertu des lois draconiennes du Bangladesh. Les poursuites engagées doivent être immédiatement abandonnées, Shahidul doit être libéré sans condition et ses libertés rétablies ; libertés qu’il n’aurait jamais dû perdre, » a déclaré Salil Tripathi, président du Comité des écrivains en prison de PEN International.

À Shahidul Alam

Champakali 2/5

Dhaka Central Jail

Keraniganj,

Dhaka

Bangladesh

15 novembre 2018

Journée de l'écrivain en prison de PEN International

Cher Shahidul,

Cela fait maintenant plus de cent jours qu’ils t’ont pris. Les temps ne sont pas faciles dans ton pays ou dans le mien, alors quand nous avons appris que des inconnus t’avaient enlevé de chez toi, nous avons bien sûr craint le pire. Allais-tu être « rencontré » (le mot que nous utilisons en Inde pour les exécutions extra-judiciaires perpétrées par les forces de sécurité) ou assassiné par des « acteurs non étatiques »? Ton corps sera-t-il retrouvé dans une ruelle ou flottant dans un étang peu profond à la périphérie de Dhaka? Lorsque ton arrestation a été annoncée et que tu es apparu vivant dans un poste de police, notre première réaction a été celle d’une joie pure.

Est-ce que je t'écris vraiment? Peut-être pas. Si c’était le cas, je n’aurais pas besoin de te dire autre chose que: « Cher Shahidul, peu importe la solitude de ta cellule, sache que nous avons les yeux rivés sur toi. Nous te protégeons. »

Si je t’écrivais vraiment, je n’aurais pas besoin de te dire comment ton travail, tes photographies et tes paroles ont, pendant des décennies, gravé une carte vivante de l’humanité dans notre partie du monde – sa douleur, sa joie, sa violence, son chagrin et sa désolation, sa stupidité, sa cruauté, sa pure et folle complexité – dans notre conscience. Ton travail est illuminé, est rendu lumineux, autant par amour que par une colère qui scrute et interroge, née du fait de témoigner toi-même des choses que tu as observées. Ceux qui t’ont emprisonné n’ont rien compris à ce que tu fais. Nous ne pouvons qu’espérer, pour leur bien, qu’un jour ils le comprendront.

Ton arrestation est censée être un avertissement à tes concitoyens: « Si nous pouvons faire cela à Shahidul Alam, pensez à ce que nous pouvons faire à vous autres ; à vous tous, gens sans nom, sans visage, gens ordinaires. Regardez. Et ayez peur. »

Tu as été formellement accusé de critiquer ton pays dans tes (prétendus) messages sur Facebook. Tu as été arrêté en vertu de l’article 57 de la tristement célèbre Loi sur les technologies de l’information et de la communication (ICT) du Bangladesh, qui autorise « la poursuite de tout individu qui publie, sous forme électronique, de matériaux considérés comme faux et obscènes ; diffamatoires ; qui tendent à dépraver et corrompre les internautes ; cause, ou est susceptible de causer l’affaiblissement de l’ordre public ; porte préjudice à l’image de l’État ou d’un individu ; ou cause ou peut causer une atteinte à la sensibilité religieuse. »

De quel genre de loi s’agit-il, ce type de loi absurde, aveugle, fourre-tout, de pacotille? Quelle place a-t-elle dans un pays qui se targue d’être une démocratie? Qui a le droit de décider quelle est, et devrait être, la bonne « image de l'État »? Existe-t-il une seule image du Bangladesh qui soit légalement approuvée et acceptable? L'article 57 criminalise potentiellement toutes les formes de d’expression, mise à part la flagornerie flagrante. C’est une attaque non pas contre les intellectuels, mais contre l’intelligence même. Nous apprenons qu’au cours des cinq dernières années, plus de

1200 journalistes ont été poursuivis au Bangladesh sur la base de cet article, et que 400 procès sont déjà en cours.

En Inde aussi, ce type d’attaque contre notre intelligence est en train de se normaliser. Notre équivalence de la loi ICT du Bangladesh est la Loi sur la prévention des activités illégales, en vertu de laquelle des centaines de personnes, dont des étudiants, des militants, des avocats et des universitaires, ont été arrêtés par vagues successives. Les accusations qui pèsent contre elles, comme les tiennes, sont fragiles et ridicules. Même la police sait que ces personnes seront sans doute acquittées par des juridictions supérieures. Mais ils espèrent que d’ici-là, leur esprit sera brisé par des années passées en prison. Le processus est la punition.

Alors que je t’écris cette lettre, cher Shahidul, je suis tenté d’ajouter, cher Sudha, cher Saibaba, cher Surendra, cher Shoma, cher Mahesh, cher Sudhir, cher Rona, cher Arun, cher Vernon, et aussi, cher Tariq, cher Aijaz, cher Aamir, cher Kopa, cher Kamla, cher Madavi, cher Maase, cher Raju, chers centaines et centaines d’autres.

Comment est-il possible pour les gens de se défendre contre de telles lois? C’est comme devoir prouver son innocence devant un jury de paranoïaques certifiés. Chaque argument ne fait que magnifier leur paranoïa et intensifier leurs délires.

Alors que nos deux pays se dirigent vers des élections générales, nous savons que nous pouvons nous attendre à plus d'arrestations, plus de lynchage, plus de meurtres, plus de blogueurs tués à l’arme blanche, plus d’orchestration de conflits ethniques, religieux et de caste ; plus de frappes sous fausse bannière « terroriste », plus d’assassinats de journalistes et d’écrivains. Les élections, nous le savons, mettent le feu aux poudres.

Ton premier ministre, qui prétend être une démocrate laïque, a annoncé qu’elle construirait 500 mosquées avec le milliard de dollars que le gouvernement saoudien a donné au Bangladesh. Ces mosquées sont censées disséminer l’interprétation « correcte » de l’Islam.

Ici en Inde, nos dirigeants ont abandonné toute prétention de laïcité et de socialisme pourtant inscrits dans notre constitution. Afin de détourner l’attention des défaillances catastrophiques sur le plan de la gouvernance et du ressentiment populaire de plus en plus profond, alors qu’institution après institution – nos tribunaux, universités, banques, agences de renseignement – sont poussées vers la crise, le pouvoir en place (pas le gouvernement mais le groupe Rashtriya Swayamsevak Sangh,) tour à tour cajole et menace la Cour suprême d’adopter une ordonnance préparant la voie pour la construction d’un temple hindou géant, sur le site où se trouvait le Babri Masjid avant qu’il soit démoli par une foule déchaînée. C’est incroyable de voir à quel point la piété des politiciens s’intensifie en fonction des cycles électoraux.

C’est ce à quoi nous sommes confrontés, ces définitions méticuleuses de la nation parfaite, de l’homme parfait, du citoyen parfait, du parfait Hindou, du parfait Musulman. Le post-scriptum est la majorité parfaite et la minorité satanique. Les peuples d’Europe et de l’Union soviétique ont vécu la dévastation causée par ce genre d’idées. Ils ont subi la terreur sans pareille de la méticulosité. Ce n'est que récemment que l’Europe a célébré le 80eme anniversaire de la Nuit de Cristal, l’événement marquant le début de l’Holocauste. Là aussi, tout a commencé assez lentement. Là aussi, tout a commencé avec des élections. Et là aussi, les vieux murmures ont repris.

Ici, nous assisterons à nos propres élections dans les prochains jours. Ils utiliseront leurs lois de pacotille, ils sauteront sur les ombres pour décimer l’opposition.

Heureusement, nous sommes un peuple irrémédiablement désordonné. Et j'espère que nous les affronterons de manière diverse et désordonnée.

Cher Shahidul, je crois que le vent tournera. Il le fera. Il doit. Cette cruauté stupide et myope fera place à quelque chose de plus doux et visionnaire. Ce malaise, cette maladie qui a englouti notre planète passera.

J'espère te voir à Dhaka très bientôt.

Avec toute mon affection,

Arundhati