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De Jacques Roumain à Tsitsi Dangarembga Un siècle de protection de la liberté d’expression

mardi 12 janvier 2021 - 12:26pm

La présence publique de PEN International commence chaque année à La Haye avec le Prix PEN pour la Liberté d’Expression. Puisqu’en 2021 nous célébrons le Centenaire de PEN International, ce prix nous invite cette année à revenir sur la façon dont la mission centrale de notre organisation est devenue la protection de la Liberté d’Expression.

L’écrivaine Catherine Amy Dawson Scott a fondé le PEN Club à Londres, en 1921. Dès le départ, le PEN a été créé comme une organisation internationale de PEN Clubs au sein desquels des écrivains du monde entier pouvaient se réunir et débattre. Le premier président de PEN fut John Galsworthy et dès 1930 il y avait des PEN Clubs dans 45 villes et quatre continents.

Les premiers mois de 1933 ont mis en évidence pour PEN l’importance de protéger la liberté d’expression. La mort de John Galsworthy a conduit HG Wells, écrivain personnellement engagé en faveur de la liberté d’expression, à la présidence de PEN. Cet événement a eu lieu au moment où le PEN Club de Berlin était occupé par des écrivains au service des nazis, et juste quelques semaines avant la tenue d’un congrès de PEN à Dubrovnik. Des écrivains socialistes, communistes et juifs étaient emprisonnés en Allemagne ou expulsés, leurs livres brûlés en public, et le PEN de Berlin n’a rien fait pour les protéger. A Dubrovnik, HG Wells a donné la parole à l’écrivain juif allemand Ernst Töller qui, avec son fameux discours dénonçant la persécution des écrivains en Allemagne, a créé un climat conduisant à l’expulsion du PEN Club de Berlin de l’organisation. L’année suivante un PEN allemand en exil (ayant ses bureaux à Londres, Oxford Street) participait au congrès d’Edimbourg.

C’est en 1935, au congrès de PEN de Barcelone, que pour la première fois PEN vota une résolution en faveur de faire campagne pour un écrivain emprisonné. Le poète haïtien Jacques Roumain, fondateur du parti communiste haïtien qui avait été incarcéré plusieurs fois en raison de son opposition à l’occupation américaine d’Haïti, était défendu par le délégué américain Henry Seidel Canby. Selon le compte rendu, Dr. Canby « attira l’attention sur le cas de l’emprisonnement de l’auteur haïtien, Jacques Roumain » et « présenta une motion visant à demander au gouvernement d’Haïti de reconsidérer le cas. »

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Jacques Roumain

Sous la pression des gouvernements autoritaires, la liberté d’expression était en train de devenir primordiale pour l’identité de PEN. Durant les premières semaines de la guerre civile espagnole, pendant l’été 1936, le poète Federico Garcia Lorca a été exécuté à Grenade, par un groupe fasciste, quelques heures après qu’un télégramme soit envoyé de Londres aux autorités militaires : « H.G. Wells, Président de PEN, attend avec anxiété des nouvelles de son éminent ami Federico Garcia Lorca et serait très heureux d’avoir une réponse ». L’année suivante, PEN a organisé sa première campagne avec succès pour la libération d’un écrivain : Arthur Koestler, emprisonné et condamné à mort dans l’Espagne fasciste, fut libéré après l’envoi d’un télégramme au général Franco comportant les noms de tous les membres du conseil de PEN ainsi que ceux de E.M. Foster et Aldous Huxley.

Le mercredi 13 janvier 2021, PEN va honorer le courage de l’écrivaine zimbabwéenne Tsitsi Dangarembga qui recevra le Prix PEN pour la Liberté d’Expression à La Haye. Au mois d’août 2020, les centres africains ont fait campagne pour sa libération, quand elle a été arrêtée par la police de la république du Zimbabwe sans mandat d’arrêt ni explications, après avoir protesté pacifiquement contre la corruption à Harare. Les cas défendus par PEN ont façonné l’identité de PEN pendant un siècle. L’organisation s’est développée et s’est enrichie entre le cas de Tsitsi Dangarembga aujourd’hui et les cas de Jacques Roumain, Garcia Lorca et Arthur Koestler dans les années 30.

Durant les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale et qui ont vu jusqu’à huit centres PEN européens prendre refuge à Londres, PEN a partagé le sort de tellement d’écrivains en exil, dans l’impossibilité de retourner dans leur pays en Europe de l’Est ou en Espagne. Il y a même eu un centre PEN en exil fondé en 1951 dont l’écrivain et journaliste juif hongrois Paul Tabori a pris la présidence. Au congrès de PEN de 1960, à Rio de Janeiro, la première liste de cas a été créée, rassemblant des informations collectées par des écrivains en exil. Une structure a aussi été mise en place pour organiser des campagnes pour les défendre : un comité de trois personnes, composé par Paul Tabori, de Storm Jameson (présidente du PEN anglais) et du président du PEN néerlandais, Victor van Vriesland. Le Comité des Écrivains en Prison de PEN International venait de naître à Rio.

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PEN International's case list, 1960

De la liste des cas compilée par les écrivains en exil en 1960 à l’équipe de chercheurs et de militants au Secrétariat de Londres coordonnant des campagnes, avec plus de 80 centres PEN dans le monde entier participant à la protection de notre liste de cas de 2019, année après année, PEN a appris à faire des recherches, accorder son soutien, faire campagne pour des écrivains en prison, protéger des écrivains en danger et abriter des écrivains en exil. Plus tard, cette année, PEN mettra en lumière la vie de 60 écrivains, 60 Cas PEN, un par année depuis la création du Comité des Écrivains en Prison en 1960.

Un pas important a été franchi le 13 janvier 1971 avec la création du Fonds d’Urgence PEN. L’idée de constituer un fonds spécial pour « les écrivains dans le besoin » est née dans le contexte du Comité des Écrivains en Prison. Cela a commencé avec l’écrivain néerlandais A. Den Doolaard. En 1971, il mit en place le Fonds d’Urgence PEN, basé aux Pays-Bas. Avec efficacité et discrétion, chaque année le fonds a soutenu des écrivains en danger, ayant besoin d’un soutien immédiat pour fuir leur pays, trouver un refuge, obtenir des soins médicaux ou un visa dans les circonstances les plus difficiles.

Au mois d’octobre 2015, Ahmedur Rashid Chowdhury, éditeur d’écrivains et de blogueurs profanes au Bangladesh, a été attaqué par plusieurs hommes dans ses bureaux de Dacca, le laissant dans un état critique. Il s’est enfui au Népal alors qu’il était encore soigné, et est arrivé dans la ville refuge de Skien au mois de février 2016 avec le soutien du Fonds d’Urgence PEN. Il a reçu le Prix de l’Écrivain du Courage avec Margaret Atwood lors de la cérémonie du Prix Pinter du PEN anglais en 2016.

Un autre pas important a été le partenariat avec Oxfam Novib et le Festival Writers Unlimited à La Haye en 2005, quand le Prix pour la Liberté d’Expression a été créé. Sihem Bensedrine, Anna Politkovskaya, Hrant Dink, Samar Yazbek, Gioconda Belli, Dareen Tatour et cinquante autres écrivains ont été récompensés à La Haye au fil du temps. Mercredi prochain, au moment même où Tsitsi Dangarembga recevra son prix dans le cadre de la cérémonie d’ouverture du Festival Writers Unlimited, nous célèbrerons le 50e anniversaire du Fonds d’Urgence PEN et chacun des pas que PEN a faits dans son histoire centenaire pour la protection internationale de la liberté d’écrire.

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Ahmedur Rashid Chowdhury and Margaret Atwood, 2016.

Le Prix 2018 a été remis à l’écrivaine et journaliste vénézuélienne Milagros Socorro.

De droite à gauche : Pauline Krikke, maire de La Haye ; Milagros Socorro ; Tom van de Langkruis, directeur du Festival Writers Unlimited ; Jennifer Clement, présidente de PEN International ; Farah Karimi, directrice de Oxfam Novib.

Traduit au français par Marie Madelain Brajeux.