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Haïti: Les Droits de l’homme péril

jeudi 0 décembre 2019 - 9:31am

Haiti

Haïti: Les Droits de l’homme péril

5/12/2019 – Centre Pen Haïti

En septembre 2018, le gouvernement haïtien nomme une Ministre déléguée aux droits de l’homme et à la lutte contre l’extrême pauvreté. Le Comité interministériel haïtien des Droits de l’homme élabore un plan d’action national pour renforcer les droits humains. Le 3 avril 2019, lors de son exposé sur la situation d’Haïti au Conseil de sécurité à New York, le Haut-Commissariat des Nations-Unies s’est déclaré satisfait en comparant la situation d’Haïti de 2004 à celle de 2019. Pourtant, de juillet 2018 à février 2019, on pouvait pressentir l’hécatombe que nous avons vécue ces trois derniers mois.

L’injustice sociale a indigné la population à un point tel que les divers mouvements de protestation populaires, rejoints par « l’opposition politique partisane », ont pu mobiliser des dizaines de milliers de manifestants dans les rues depuis plus d’un an. Sur les réseaux sociaux et dans toutes les manifestations, ils réclament un changement radical du système corrompu de gouvernance et un procès contre les dilapidateurs des fonds du Programme PetroCaribe[1]. Au moins trois firmes dirigées à l’époque par le président Jovenel Moïse sont impliquées dans ce scandale financier, le plus gros en Haïti, selon les rapports successifs publiés par la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux administratif (CSC/CA). Incapable de satisfaire les revendications sociales, le gouvernement déploie ses lourdes forces de répression, indexées récemment par Amnesty International. Selon la Directrice du programme Amérique de cette institution, Mme Erika Guevara-Rosas, « les forces de sécurité sous le commandement du président Moïse ont eu recours à une force excessive » : utilisation de balles réelles, d’armes de guerre, matraquage[2]… Un bilan actualisé après les dernières manifestations dénombre 41 morts, dont 9 aux mains de la police, et une centaine de blessés.

Du 14 mars 2018, date de la disparition du photojournaliste indépendant Vladjimir Legagneur - qui enquêtait sur les suites des affrontements entre la police et les gangs de Grand-Ravine, où deux policiers et neuf civils ont été tués - jusqu’au 17 octobre 2019, où le journaliste de Radio Signal FM, Raynald Petit-Frère, a été roué de coups par des agents de l’Unité de sécurité générale du Palais National (USGPN) au Champs de Mars, le Centre PEN Haïti a recensé trois cas de journalistes blessés par balles et deux tentatives d’assassinat sur Kendi Joseph du journal Le National et Luckson St-Vil de Loop Haiti. Pétion Rospide, animateur de l’émission Info Petro à Radio Sans Fin, concentrée sur l’Affaire Petrocaribe, et Néhémie Joseph, reporter de Radio Panic FM et de Radio Méga, qui critiquait ouvertement des officiels de la ville de Mirebalais, ont été assassinés par balles, après avoir reçu des menaces de mort. Et encore, le 9 novembre dernier, Bernard Belle-Fleur, journaliste opérateur de Télé Soleil et de Radio Nationale d’Haïti, a été abattu de plusieurs balles par des inconnus.

D’un autre côté, les luttes entre les différents gangs armés font de nombreuses victimes civiles :

  • du 1er au 13 novembre 2018, une soixantaine d’assassinats, des dizaines de blessés et sept viols durant le Massacre de La Saline ;
  • le 24 avril 2019, la tuerie de l’Impasse Eddy à Carrefour-Feuilles a causé 8 morts, dont une femme enceinte, et 12 blessés;
  • en juin 2019, 8 morts et 2000 déplacés suite aux affrontements entre gangs rivaux dans le département de l’Artibonite;
  • entre le 4 et le 7 novembre, 15 morts, des blessés par balles, 20 maisons incendiées, 11 véhicules endommagés dans le quartier de Bel-Air.

L’État semble impuissant et aucune suite n’est donnée à ces cas de violation des droits de l’homme. « Selon Jean-Rebel Dorcéna de la Commission nationale de désarmement, de démantèlement et de réinsertion, le pays compte au moins 96 groupes de gangs lourdement armés » écrit Alix Laroche de Haiti Press Network (HPN)[3]. Plusieurs rapports d’organisation des Droits de l’Homme, dont le Réseau national des droits humains (RNDDH) et la Fondasyon je klere (FJK), rapportent des liens entre ces gangs armés et des élus au Parlement.

Tous les secteurs de la vie nationale sont moribonds. Le premier trimestre de l’année scolaire est gâché : plus de deux millions d’enfants obligés de rester à la maison[4]. Les prisons, remplies à 70% de citoyens en détention préventive, sont à court de vivres[5]. L’impunité étant garantie, les criminels courent les rues et opèrent à visage découvert. Le 27 octobre 2019, les policiers ont dû manifester pour forcer le gouvernement à respecter leur droit à s’inscrire à un syndicat[6]. Si les responsables d’hôpitaux publics et privés ont fait beaucoup d’efforts pour secourir et prodiguer des soins à la population, l’absence d’un couloir humanitaire, devant garantir la circulation des professionnels de santé et l’approvisionnement des centres, a paralysé les services.

Même les libertés individuelles sont menacées. En avril 2017, le Sénat a adopté une loi considérant l’homosexualité « contraire à la notion de mœurs et à la bonne réputation au même titre que la pornographie infantile, l’inceste, la polygamie, la pédophilie, la prostitution infantile et le proxénétisme »[7] ! Le jeune militant des droits de la communauté LGBTI, Charlot Jeudy, président de l’organisation KOURAJ, vient tout juste de décéder dans des circonstances non-encore élucidées.

Le Centre PEN n’a de cesse de mobiliser ses membres, l’opinion publique nationale et la communauté internationale sur la nécessité d’accompagner le peuple haïtien dans ses justes revendications. Plusieurs notes ont été publiées dans la presse et sur les réseaux sociaux pour rappeler les droits à la liberté d’expression, pour témoigner notre solidarité aux victimes de la répression et des escadrons de la mort, et pour exiger justice et réparation[8]. Le 17 juin 2018, dans une Lettre ouverte à la nation[9], signée par une trentaine d’écrivains Haïtiens, nous avons exprimé les revendications sociales et politiques du peuple haïtien et invité la nation à sauvegarder les acquis de la démocratie et des droits humains.

L’heure est grave. Nous espérons qu’il n’est pas trop tard pour Haïti. Nous condamnons le climat de répression qui frappe les citoyens et citoyennes de tous âges qui veulent exprimer librement leurs revendications. Nous ne baisserons pas les bras.


Kettly Mars est une écrivain et la Présidente du Centre PEN Haïti.


[1] En 2007, le Venezuela accorde des facilités de paiement à Haïti pour l’achat de produits pétroliers. Les bénéfices de la revente des produits sur le marché local constituent le Fonds PetroCaribe destiné au développement et à l’investissement

[2] https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2019/10/haiti-amnesty-verifies-evidence-excessive-force-against-protesters/

[3] http://www.hpnhaiti.com/nouvelles/index.php/societe/6360-haiti-insecurite-scenes-de-crimes-horribles-dans-l-artibonite

[4] https://www.lesoleil.com/actualite/monde/haiti-deux-millions-denfants-prives-decole-9d53c6fbe0bd10d9c492200773c58448

[5] https://www.lesoleil.com/actualite/monde/crise-en-haiti-la-famine-frappe-certaines-prisons-1ac738aa6e6f99bf267c934fe64d0b7c

[6] https://www.alterpresse.org/spip.php?article24893#.XegFGOhKhPY

[7] https://lenouvelliste.com/m/public/index.php/article/174502/le-senat-a-vote-une-loi-sur-la-reputation-et-le-certificat-de-bonnes-vie-et-moeurs

[8] http://mail.lenational.org/post_free.php?elif=1_CONTENUE/culture&rebmun=3531 , http://www.loophaiti.com/content/le-centre-pen-haiti-rend-hommage-aux-journalistes-morts-impunement

[9] https://pen-international.org/fr/nouvelles/haiti-lettre-ouverte-des-ecrivaines-et-escrivains-haitiens-a-la-nation