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L’Amérique Latine doit respecter la liberté d’expression et assurer la sécurité des écrivains et journalistes

jeudi 31 octobre 2019 - 0:23pm

Manifestations au chili

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par Alicia Quiñones



Londres, 30 Octobre 2019 - Les dernières semaines ont témoigné de manifestations à grande échelle et parfois violentes à travers l’Amérique Latine et les Caraïbes, avec des manifestants lésés par un nombre accablant de problèmes, incluant la corruption institutionnelle, la fraude électorale, la hausse des prix de l’essence et la baisse des salaires. Dans bien des cas, les autorités judiciaires et militaires ont répondu par des actes de répression et ont tenté de restreindre indûment le droit à la libre expression, le droit au rassemblement pacifique et le droit de manifester.

À la suite du déclenchement des manifestations, un États d’urgence a été déclaré en Équateur, au Chili et en Bolivie. Il a rendu possibles un usage excessif de la force et la mise en place d’un accès limité pour les journalistes tentant de couvrir les manifestations, certains d’entre eux ayant été frappés. Au même moment, en Haïti, les appels de la société se sont intensifiés à la suite d’une crise sociale, économique et politique amorcée il y a plus d’un an. La liberté d’expression a été fortement réduite.

Les leaders latino-américains se trouvent à un moment crucial où ils peuvent démontrer leur véritable engagement à protéger les droits de leurs citoyens. Journalistes, écrivains et autres doivent pouvoir s’exprimer franchement et informer sans peur de représailles, en particulier lorsque la littérature et le journalisme sont les miroirs de nos vies”, a déclaré Jennifer Clement, Présidente du PEN International.

Durant les six dernières semaines, Haïti a été le théâtre d’un vague renouvelée de contestations appelant à la démission du Président haïtien Jovenel Moïse, après que ce dernier ait été accusé d’avoir supervisé le détournement de millions de dollars de fonds publics. Il s’agit d’une crise sociale, politique et économique qui a conduit ses citoyens à déclarer que c’était “pire que tout ce dont ils avaient pu faire l’expérience”.

Les journalistes ont payé un lourd tribut. Deux journalistes ont été tués ; Néhéme Joseph, journaliste renommé pour la radio, a été tué le 10 Octobre et Pétion Rospide, reporter pour Radio Sans fin, a été abattu le 10 Juin au cours de l’une des manifestations. La Commission Inter-Américaine des Droits de l’homme (Inter-American Commission on Human Rights, IACHR) a relevé des attaques perpétrées contre des journalistes, faisant part d'inquiétudes particulières au sujet d’un incident au cours duquel un journaliste a été abattu par un sénateur haïtien ayant ouvert le feu hors du parlement haïtien le 23 Septembre.

La Commission Inter-Américaine des Droits de l’homme a exhorté l’État haïtien “à adopter toutes mesures nécessaires pour garantir le droit au rassemblement pacifique et à prendre d’urgence des mesures pour préserver la vie et l’intégrité des citoyens haïtiens, ainsi qu’à permettre aux journalistes d’accomplir leur travail”.

Face à la crise, des écrivains, journalistes et membres du PEN Haïti ont initié un appel à la nation en Juin 2019 et, en Octobre, ils ont lancé un appel global pour exposer la situation dans leur pays.

En Equateur, le 1er Octobre 2019, Le Président Lenin Moreno a annoncé une série d’ajustements économiques (Décret 883), incluant une réduction des salaires dans le secteur public et la fin des subvention pour l’essence. Le 2 Octobre, un mouvement indigène a commencé à manifester contre ces mesures économiques. Lenin Moreno a institué un État d’urgence, qui a durci les restrictions aux manifestations et à la capacité des journalistes à accomplir leur travail, suite à l’imposition d’une mesure de couvre-feu et militarisation dans la capitale du pays, Quito.

Au cours des manifestations, les médias et journalistes ont dû faire face à des attaques. Selon FUNDAMEDIOS, au moins 138 journalistes ont été l’objet d’attaques, dont au moins 10 travaillent pour des organes de la presse écrite. Les manifestations, qui se sont achevées le 13 Octobre 2019, se sont soldées par la mort d’au moins sept personnes et plus de 1000 arrestations.

Nous n’appelons pas seulement les autorités de ces pays à protéger le droit de manifester et à créer un environnement propice à la manifestation pacifique. Nous exprimons également notre solidarité avec les Centres PEN de ces pays”, a déclaré Emmanuel Pierrat, Président du Comité des Écrivains pour la paix et Président du PEN français.

Au Chili, des citoyens ont envahi les rues depuis le 16 Octobre à la suite de l’annonce par le Président Sebastián Piñera d’une augmentation du prix des billets pour le Subte - le réseau métropolitain de la ville de Santiago. De telles manifestations n’ont pas été vues depuis l’époque de la dictature, il y a plusieurs décennies. Les manifestations ont conduit Sebastián Piñera à instituer un État d’urgence, au sein duquel il a invoqué la Loi sur la Sécurité de l’État, qui met en place des restrictions à la liberté de rassemblement pour une durée de 15 jours et impose un commandement militaire. Parmi les conséquences de cette loi figurent l’instauration d’un couvre-feu, le déploiement de personnel militaire et ce qui a été décrit par la Commission Inter-Américaine des Droits de l’homme comme un usage excessif de la force contre des civils, provoquant une intensification des manifestations. À ce jour, au moins 19 décès ont été enregistrés.

Écrivains et journalistes chiliens ont commencé à faire entendre leur voix par des actions, campagnes et déclarations publiques, tels que le mouvement des auteurs du chili (Autoras de Chile, AUCH!) - un groupement d’auteurs féministes ayant publié une déclaration expliquant ce qui se passe dans le pays.

Jorge Ragal, poète et Président du PEN Chili, a affirmé dans une déclaration : “Nous attachons une grande valeur aux manifestations pacifiques, au cours desquelles le public exerce son droit légitime à la liberté d’expression, protestant contre l'inégalité, la corruption, les abus, l’insécurité (...) Avec inquiétude, nous prenons acte des rapports répétés faisant état de privations de liberté et d’actes de torture à l’encontre de manifestants simplement parce que ces derniers expriment leur opinion. (...) nous ne sommes pas en état de guerre et il devrait être mis fin à l’état d’urgence en tant que tel. La voie à suivre passe par le dialogue et le rassemblement, non par la répression et la division.

Selon Reporters Sans Frontières, de nombreux cas d’attaques perpétrées contre des journalistes et les médias ont été enregistrés au Chili, incluant des campagnes d’intimidation menées contre des des réseaux sociaux et qui encouragent les actes de violence contre la presse, tels que les détentions arbitraires, les coups de feu contre les journalistes ou l’incendie d’origine criminelle des bureaux du journal El Mercurio dans la ville de Valparaíso. De plus, selon l’Institut National des Droits de l’Homme du Chili (Instituto Nacional de Derechos Humanos de Chile), au moins trois journalistes argentins espérant couvrir les manifestations ont été privés de leur liberté à l’aéroport de Santiago du Chili le 27 Octobre.

Tous les États ont le devoir de protéger la liberté d’expression et la sécurité des journalistes accomplissant leur travail, et ce devoir s’impose avec d’autant plus d’importance en période de crises sociales, de bouleversements politiques ou de manifestations de populations civiles, telle que celle que nous vivons actuellement au Chili. Toute personne a le droit de manifester pacifiquement et de participer au processus politique. Les droits de l’homme ne peuvent être suspendus en l’absence d’une procédure en bonne et due forme, et ceci même s’il y a des actes spécifiques de violence. Et même encore, la suspension se doit d’être proportionnée et soumise à un contrôle judiciaire. Aucun manifestant pacifique ne devrait faire l’objet d’une répression directe ou d’une détention arbitraire. L’État doit également permettre à tout individu dont les droits ont été bafoués d’avoir accès à des voies de recours appropriées, incluant la représentation légale et un prompt examen de sa requête”, a déclaré Salil Tripathi, Président du Comité des Écrivains en Prison au PEN International.

En Bolivie, à l’issue d’une journée d’élection présidentielles controversées au cours de laquelle Evo Morales a été déclaré vainqueur, les boliviens ont commencé à manifester à la suite d'allégations de fraudes électorales. Les manifestations ont commencé le 21 Octobre 2019 et ont conduit Evo Morales à déclencher un État d’urgence, celui-ci déclarant qu’une tentative de coup d’État était en cours. Les Nations Unies ont dénoncé l’usage excessif de la force contre des manifestants. La Commission Inter-Américaine des Droits de l’homme et son Rapporteur Spécial pour la Liberté d’expression ont relevé des commentaires stigmatisants à l’encontre de la presse émanant de hauts fonctionnaires, alors que dans des villes comme Cochambamba, au moins six journalistes auraient été blessés et un reporter du journal Los Tiempos battu par la police anti-émeute, selon la Bolivian National Press Association.

Au regard des circonstances actuelles et des attaques contre la liberté d’expression dans ces pays d’Amérique Latine et des Caraïbes, le PEN International appelle chaque gouvernement à :

  • Respecter le droit de manifester. Tout État est tenu de garantir le droit de manifester, qui, à son tour, garantit le droit à la liberté d’expression et de rassemblement ;
  • S’assurer que les forces militaires et policières ne blessent pas les journalistes couvrant les manifestations et exclure toute action disproportionnée à l’encontre des manifestants ;
  • Respecter leurs obligations découlant du Pacte International sur les Droits Civils et Politiques, auquel Haïti, la Bolivie, l’Equateur et le Chili sont parties.