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Togo : Liberté d’expression : deux pas en avant, un pas en arrière ?

mardi 14 janvier 2020 - 11:42am

Lomé

Togo : Liberté d’expression de 2015 à 2019, deux pas en avant, un pas en arrière ?

Si au Togo, ces dernières années sont marquées par des avancées positives en matière de liberté politiques et civiles, notamment de liberté d’expression (comme le notent plusieurs institutions régionales et internationales, dont le sondeur panafricain Afrobaromètre), il faut cependant noter que la traversée n’est pas de tout repos.

Sur les cinq dernières années, la chose ressemble beaucoup à une valse, un pas de deux, un en avant et l’autre arrière, entre améliorations et signaux « inquiétants ». Derrière l’arbre des progrès rapides – parfois spectaculaires il faut l’avouer, notamment sur internet – de vieux réflexes refont parfois surface.

Çà et là, quelques trémolos ramènent en arrière, à des heures plus sombres et tendues. Le ventre est encore fécond, comme dirait l’autre…

Quand par exemple surviennent les dernières tensions politiques (notamment les manifestations d’Aout 2017 contre le gouvernement), la machine étatique tomba succomba à la tentation, facile, d’étouffer les choses. La porte fut ouverte à de multiples violations des droits de l’homme (arrestation et torture d’un journaliste, fermeture de certains médias, shutdown d’internet, sans oublier les épisodes violents, marqué par de nombreuses arrestations.)

Selon Afrobaromètre (en 2017), on observe une baisse du sentiment général de la liberté d’expression dans le pays, alors que plus de la moitié des togolais considère qu’ils devraient pouvoir être libre d’adhérer à toute organisation, que le gouvernement l’approuve ou pas.

C’est donc dans un clair-obscur prudent, plein de questionnements, qu’évolue la barque de liberté d’expression. Voyons tout ça de plus près, sur les dernières années.

Le premier tournant de 2015

Un important point d’inflexion, dans la trajectoire de la liberté d’expression au Togo, a été l’adoption du nouveau code pénal (novembre 2015), en remplacement d’un texte qui datait de près de 35 ans tout de même.

Ce nouveau texte a en effet suscité des inquiétudes au sein des médias togolais, parce qu’il réintroduit la pénalisation du délit de presse (à noter, à cet effet, l’article 497, qui punit toute publication, diffusion ou reproduction de fausses nouvelles. L’interdiction est assortie de six mois à deux ans d’emprisonnement, ainsi qu’une amende de 500 000 à 2 millions de FCFA (760 à 3000 €)). Au point de forcer même la corporation à monter au créneau.

2017, la Bascule

2017 est marqué par quelques signaux négatifs, en matière de liberté d’expression : deux médias indépendants, la LCF (La Chaîne du Future) et Radio City FM (février 2017), ont été fermés par la Haute Autorité de l’audiovisuel et de la communication (HAAC), pour « défaut de dossier » (Une fermeture qui pose beaucoup de questions en termes de procédure) ; arrestation et molestation (torture) d’un journaliste pendant deux heures par les forces de l’ordre. Ce dernier sera reçu quelques jours plus tard par le ministre de la Sécurité, qui rassurera en promettant d’appliquer les sanctions nécessaires contre les responsables. Mais tout de même, le mal est fait.

Premier signe annonciateur ou simple crie au loup ? Quoi qu’il en soit, la situation ne semble pas se dégrader plus que ça depuis, on peut même se féliciter que, l’un dans l’autre, ça va de mieux en mieux…jusqu’à aout 2017.

Tensions politiques et liberté d’expression ne font pas bon ménage

En effet, selon Afrobaromètre (Juin 2018), « après avoir fait un pas en avant en matière de liberté d’expression, le pays a fait deux pas en arrière. » Un recul, marqué notamment par une chute de 21 points de pourcentage depuis 2014 au niveau national, et encore plus saisissant dans les zones du pays les plus touchées par la crise (particulièrement dans la région centrale épicentre des tensions) qui a émergé en 2017, notamment sur fond d'appel à l'introduction de la limitation des mandats présidentiels.

Dans ce contexte de crise sociopolitique « où la tentation de succomber aux dérives et exactions est forte », souligne le sondeur panafricain, « ces résultats interpellent à plus de vigilance afin d’assurer, quelles que soient les circonstances, les droits les plus fondamentaux des populations. »

A la même période, internet va être coupé pour cinq jours (du 5 au 10 septembre 2017) en plein contexte de manifestations ; c’est un coup de tonnerre qui laissera beaucoup de citoyens dans la torpeur et la stupeur.

2019, on retient son souffle.

Depuis lors, les choses semblent rentrées dans l’ordre, autant que faire se peut. Dans ce calme relatif, si rien n’est muselé, on se souvient encore. La liberté d’expression tient bon et continue son bonhomme de chemin, notamment sur le web (Internet et les réseaux sociaux qui ont un peu changé la donne, en décentralisation significativement les sources d’informations : sur internet et les réseaux sociaux, les informations circulent, vite, très vite, et elle contourne les relais officiels), l’un dans l’autre, c’est un remarquable espace de liberté pour les médias et les citoyens togolais…même si certaines « contre-mesures » s’organisent. Par exemple, la pénalisation de la « propagation », d’info, de fausses informations sur les réseaux sociaux, ou à caractère à troubler la paix publique. D’ailleurs, faut-il encore le rappeler, Internet, le cordon ombilical qui relie nombre de citoyens entre eux, est bien fragile aux coupures.

Par ailleurs, en Aout 2019, l’Assemblée nationale a adopté une nouvelle loi encadrant le droit de manifester. Plus de manifestation avant 11 heures et au-delà de 18 heures, interdit de défiler sur toutes les routes nationales ou dans les zones à forte activité économique, aux alentours des institutions de la République, des chancelleries, des résidences de représentants d'organisations internationales et des camps militaires. Voilà…

In fine…

L’un dans l’autre, le gouvernement togolais, de plus en plus tourné vers les bailleurs et partenaires extérieures, a besoin de respectabilité et de stabilité. En témoignent, les importantes démarches pour augmenter l’éligibilité du pays aux différents programmes de la Millenium Challenge Corporation, un fond de développement américain lancée en 2004, qui, concomitamment, amènent plus de liberté civile. Le gouvernement a du reste ratifié des accords internationaux, sa constitution protège la liberté de la presse et à la liberté d’expression.

Parce que les tensions politiques, de manière générale, sont peu favorables à la liberté d’expression, une grande inconnue demeure au bout du compte : Qu’adviendra-t-il à l’avenir, surtout aux prochaines échéances électorales en février 2020 ? Pour le moment, jusque-là, les choses dans le calme.

Quant à la société civile, confrontée à ces défis, elle reste mobilisée et de plus en plus active, surtout dans le contexte où une certaine frange politique est de plus en plus décrédibilisée. Pour que le travail continue, ces acteurs ont besoin non seulement de plus de moyens pour la préservation de l’espace civique, mais également d’appui institutionnel par les partenaires régionaux et internationaux, pour pérenniser la fragile liberté d’expression, lentement et laborieusement acquise, ou concédée par l’Etat. Pour sa part, PEN Togo continuera à jouer sa partition, en tenant le gouvernement responsable, quant à son obligation d’assurer le droit à la liberté d'expression.


Bio notes :

Ayi Renaud DOSSAVI est un écrivain, journaliste économique et blogueur togolais. Auteur d’ouvrages de poésie, nouvelle et essai, son recueil de poème « Chants de sable » lui permet de décrocher le « Prix littéraire France Togo » en 2018, année au cours de laquelle il décroche également le premier prix du concours d’écriture « L’Afrique de mes rêves » de la Banque Africaine de Développement (BAD). Ce jeune auteur est actuellement secrétaire général de l’association d’écrivains et gens de lettres PEN-Togo, où il promeut l’écriture, la littérature et la liberté d’expression, surtout dans la jeune génération.

Noun Fare est née en 1985 à Lomé (Togo). Après un passage dans le journalisme qu’elle exerce simultanément avec des études de Lettres Modernes, elle s’inscrit à L’Ecole Supérieure de Journalisme de Lille d’où elle sort diplômée en 2012. Formatrice en journalisme, romancière et nouvelliste, Noun Fare est l’auteur de « La sirène des bas-fonds » et de « Rivales ». Elle a beaucoup milité pour la création d'un centre PEN au Togo, centre qu'elle dirige comme présidente depuis sa création en 2016.